vendredi 16 octobre 2015

Yanis fait le point [par Solen]


Bienvenue au journal du vendredi. A partir d’aujourd’hui, vous aurez droit chaque semaine aux nouvelles du bord, de l’œil de Yanis plus communément appelé « Mister Chill », mis à l’écrit par moi.

Cette rubrique est pour vous faire sourire au bureau, ou en cours avant le week end. Pour que vous vous disiez que votre vie n’est pas si terrible. Qu’on a beau faire un tour du monde, Yanis la prendrait bien votre place au bureau de temps en temps, même si c’est juste parce que vous avez un siège en cuir pour y faire une sieste, ou des toilettes sur lesquelles on peut s’asseoir en jouant au tarot sur son téléphone et tirer la chasse parce que vous avez l’eau courante.

Ne vous méprenez pas, faire le tour du monde, vivre dans des villages et apprendre comment les gens s’organisent, Yanis adore ça. Etudier tous les systèmes ingénieux que les villageois ont développés pour avoir accès aux besoins primaires, c’est même son projet. 

C’est son œil très critique et ses commentaires sur des conforts que nous pensions très basiques et qui sont en fait parfois inexistants chez certains qui nous font mourir de rire et que nous trouvons tristes de ne pas partager.

Introduction faite, voici le premier article.

Nouvelles de Bigodi 

On arrive au village de Bigodi après 5h de voiture. A huit dans le van, sans pause déjeuner, on débarque à l’hôtel dans lequel on passera notre séjour avec une bonne faim, et l’envie de se doucher. Première mission de Yanis : s’assurer un confort au moins acceptable. Pour cela, quatre points doivent être validés : dans la chambre, lit douillet et électricité, en dehors, toilettes convenables, douches et nourriture riche.

Lit douillet et électricité : Check. Ce n’est pas le top, mais on est dans un village en Ouganda et il n’a pas un matelas à ressorts ni en carton bien que ses pieds dépassent légèrement du bout, un drap plutôt doux, une moustiquaire, et il n’a pas manqué de choisir celui qui avait une prise électrique derrière. Il juge s’en être bien sorti.

Toilettes : Je préfère que vous lisiez la description et que vous essayiez de trouver par vous-même s’il a validé ou pas. Les toilettes du Safari hôtel de Bigodi, c’est une cabane au fond de la cour, sans lumière, avec rien d’autre qu’un trou profond dans le sol. Pas de chasse d’eau, du papier hygiénique une fois sur quatre, une odeur effroyable et pour couronner le tout, des manians, fourmis énormes avec des mandibules monstrueuses qui vous déchirent la peau des pieds dans votre plus grand moment de faiblesse car impossible de bouger. La seule chose pire que tout serait de manquer le trou. Autant vous dire que Yanis n’y a plus jamais remis les pieds. 

Douches : Qui eût cru qu’après l’épisode des toilettes, Yanis puisse vivre une pire expérience ? Moi je le savais parce que j’y avais été juste avant lui, le quartier général de la saleté se situait ironiquement aux douches. Les douches c’est une autre petite cabane, avec pour se mouiller le corps un gros bidon crasseux d’eau de pluie récupérée d’une gouttière dans lequel se développent des larves de moustiques et toutes autres petites bêtes qu’on ne veut surtout pas avoir dans les cheveux ou sur le corps quand on est supposé être en train de se laver. Je ne vous fais pas un dessin sur l’humeur de Yanis après ça : Mister Chill pas content.

Nourriture : On a fait le tour des disponibilités en terme de diversité culinaire à partir du deuxième repas et ce qu’on a eu était pour moitié inmangeable. C’est bon, Yanis déprime.
Bien heureusement, comme on l’entend dire, il faut parfois toucher le fond pour mieux se relever.

Un matin où Yanis noie son malheur derrière son ordinateur, il se rend compte qu’il capte un réseau internet mystérieux. Son flaire infaillible l’emmène jusqu’à l’endroit qui a sauvé son séjour : Chez le voisin.

Le voisin : Un hôtel de luxe immense (très discutable aujourd’hui mais sur le moment, pas de doute, on lui aurait attribué 6 étoiles)  disposant du wifi,  d’eau courante, d’un restaurant, et surtout, de toilettes en dur avec une chasse d’eau !

Ayant récupéré toute sa bonne humeur, sa couleur et d’un pas léger car libéré d’un poids certain, il accoure nous annoncer la nouvelle. Nous réservons le dîner au restaurant pour le soir même ainsi que pour tous ceux à suivre. 

Malgré la découverte de cet Oasis de bien être, l’accueil global ainsi que les mentalités ont fait passer la problématique du confort en deuxième ligne. La seule attraction restante étant la carte du restaurant nous avons décidé que nous avions fait le tour de la question pour ce village, pas très « Open ».

Le 6 octobre, pour cette occasion exceptionnelle, Yanis se réveille plein d’énergie à 7h du matin. Il doit faire sa valise car il est temps de rentrer à Kampala, la famille ayant décidé d’écourter son séjour à grand regret dans ce petit coin de paradis. 


Appartement à Kampala, baignoire, piscine, transats et salle de sport, la convalescence post-traumatique de Yanis se passe bien.

Solen

mardi 13 octobre 2015

Réorganisation du blog


Salut tout le monde,
J’ai décidé de réorganiser le blog pour lui donner un peu plus de sens et d’attractivité. Dorénavant, il y aura plusieurs rubriques que vous pourrez suivre régulièrement. On y verra donc :

  •  Une rubrique « Présentation du Village » dans lequel nous sommes par mois.

  • Une rubrique  « Portrait de Karine » qui présente une ou plusieurs personnes marquantes du village

  • Une rubrique « Making of the Album » parce que ça me tient à cœur et parce que cet album me fait vivre des expériences assez intéressantes et amusantes

  • Une rubrique « Yanis fait le point » racontant le tour du monde vécu Yanis, parce que sa vision des choses est d’un comique à nous faire nous rouler par terre tous les jours et on trouvait ça dommage de ne pas le partager avec vous. Cette rubrique paraîtra tous les vendredis dans la mesure où notre connexion nous le permettra et Yanis sera en forme.
 
Bien entendu tout autre article continuera de paraître.

Solen

Making of the album: Episode Enampore [par Solen]



Arrivé à Enampore, après quelques jours pour m’adapter au village et rencontrer ses habitants, je me lance timidement dans mon projet: la réalisation d’un album de musiques traditionnelles auxquelles j’ajouterai ma touche « occidentale », une chanson par pays. A la recherche de musiciens et d’instruments nouveaux, j’apprends que le village est très peu tourné vers cet art. Les hommes et les femmes chantonnent aux champs, il y a un djembé qui sert a accompagner la chorale de l’église et deux grands tambours qui se jouent en binôme et servent à animer les fêtes traditionnelles diolas mais aucun de ces instruments ne peut quitter son lieu sacré. Le challenge s’annonce plus compliqué que prévu. 

Roger, un homme d'Enampore qui joue du tambour lors des événements traditionnels et avait été présent pour nous accueillir le premier jour me dit qu’il m’aidera à trouver des musiciens.

Un jour où nous partons à la découverte des villages voisins, nous entendons parler de Houyocob, un musicien jouant d’un vieil instrument: l’arc musical, instrument accompagnant les anciens chants diolas, presque oubliés aujourd’hui. Quelle bonne nouvelle! Ça correspond exactement à ce que je recherche.

En route pour Seleki donc, avec Roger, pour faire la rencontre de ce vieux joueur d’arc musical, le "Gakhakang" en Diola. J’amène ma guitare pour voir si nos deux instruments sont compatibles…

Nous jouons ensemble, le vieil homme et moi. Nos instruments semblent bien se marier. J’ai trouvé un air à la guitare qui sonne un peu sénégalais et s’accorde bien avec ce qu’il joue. Son instrument est très intéressant, d'abord parce qu'il est jetable: il est constitué de branches d'arbres et feuilles de palmier ronier. Il l'a donc construit devant mes yeux en dix minutes. Ensuite parce le son est amplifié par bouche qui vient se poser en haut de la corde de l'instrument. Il doit partir mais je suis content d’avoir enfin une piste sur laquelle travailler et surtout un musicien. Nous nous donnons rendez-vous pour un autre jour.
Tant que je suis à Seleki, je demande autour s’il n’y a pas des percussionnistes intéressés pour enregistrer avec nous. Comme à Enampore, personne n’a de tambour chez lui, ces instruments étant réservés aux événements sacrés. Roger me dit qu’il pourra éventuellement essayer de ramener les tambours du village ainsi que l’homme avec qu’il a l’habitude de jouer, lorsque nous enregistrerons.

Retour au village, je tombe malade le lendemain, rate mon rendez-vous du surlendemain que je repousse. Au bout de trois jours, je suis à nouveau sur pieds avec un peu de retard sur le programme...

C’est dimanche, nous sommes invités à assister à la messe. On accepte. Apparemment c’est dans le style gospel, ça peut être vraiment sympa. Entre plusieurs séries de squatts bien sportives: «Prions... » (on se lève), « … amen » (on s’assoit), on a droit à une super chorale à quatre voix qui chante en Français et en Diola au rythme des djembés. A la fin de la messe, je vais parler aux choristes et leur propose de faire les choeurs dans la chanson que nous enregistrerons. La réponse est floue mais semble positive. En tout cas je m’en contente.

Quelques jours passent, il est temps de retourner à Seleki pour enregistrer avec les quelques musiciens que j’ai trouvés. J’attends Roger au campement car nous devons y aller ensemble, mais il n’arrive pas. Le temps passe, je m’impatiente, finis par l’appeler. Il répond et me dit d’une voix tout à fait normale, presque désolé pour moi: 
« Excuse moi, je vais avoir un peu de retard, ma femme est en train d’accoucher. » 
Un frisson me prend dans tout le corps, je ne sais pas du tout comment réagir, je ne savais même pas que sa femme était enceinte. Terriblement gêné je lui dis de ne pas s’inquiéter, on annule pour aujourd’hui, on reprogrammera, sachant pertinemment que ça n’arrivera pas puisque je pars le surlendemain. 
« On n’annule pas » me répond-t-il. « J’aurai seulement dix minutes de retard. » 

Effectivement, il arrive assez vite, son bébé n’est même pas encore né. « En route! » lance-t-il. Complètement déstabilisé par ce qu’il se passe, je me contente d’obéir. Oriane et Victor nous accompagnent pour nous aider à enregistrer et prendre des vidéos. 

Nous n’avons ni l’ami de Roger qui n’a pas pu se libérer, ni les tambours (à mon avis Roger avait d’autres préoccupations), on se retrouve à nouveau juste le vieil homme et moi. 

Nous décidons d’enregistrer une chanson assez entrainante, qui m’avait particulièrement plue lorsque nous avions joué la première fois: l’histoire d’un homme aimé de tous au village, dont le sourire charmait tous ceux qui le croisaient.

C’est parti, nous enregistrons, et là, c’est un sketch! C’est amusant de voir à quel point toute ces procédures dépassent complètement des gens qui vivent si simplement. 
Nous "jamons" un peu pour que je trouve des airs à la guitare et me sente à l’aise avec la chanson avant de passer au vrai travail de prise de son. J’explique que je vais d’abord enregistrer l’arc seul. C’était sans compter sur une femme venue participer, se mettant à chanter à tue-tête et taper des mains dès que la musique commençait. Sans compter non plus sur le musicien s’arrêtant en plein milieu de la prise pour dire bonjour aux gens qui passaient par là. On arrive tant bien que mal à avoir une petite partie exploitable.

J’ai maintenant besoin du chant. C’est toujours Houyocob qui sera enregistré. Il a une voix marquée par son âge et chante cette chanson avec une pureté et une sensibilité qui me plaisent. 
Je lui mets ce qu’il vient de jouer dans les oreilles pour qu’il puisse chanter par dessus, évitant ainsi un décalage de tempo. C’est catastrophique: complètement fasciné par ce qu’il entend, et malgré plusieurs essais, l’homme est incapable de chanter, il n’arrive qu’à sortir des petites onomatopées, trop occupé à écouter la musique qu’il venait de jouer.

On s'arrête là, la nuit tombe, Roger doit être impatient d'aller voir son enfant. Je pense que je mettrai un peu plus de ma participation dans cette chanson que prévu.

Le jour suivant, j'ai rendez-vous avec la chorale à l'église à 17h. 17h30, rien. Quelqu'un finit par arriver: "on a changé l'horaire, la chorale est à 19h maintenant." 
Merci de me prévenir avant... Je demande donc à ce qu'on vienne me chercher au campement quand l'heure sera venue. Excellent calcul de ma part, personne n'est arrivé avant 20h.
Dans le noir, à deux sur un vélo, passant entre les manguiers, les vaches, les hautes herbes, nous roulons avec ma guitare sur le dos et mon matériel d'enregistrement sur le guidon jusqu'à l'église où la chorale répète.
Tout se fait très rapidement, les choristes inventent des paroles sur le refrain qu'ils doivent chanter. Je fais quelques prises avec djembé, sans, que les filles, que les garçons... Au bout d'une heure j'ai fini et je rentre au campement. Ca tombe bien c'était notre dernière soirée à Enampore, nous repartons le lendemain a 7h du matin.


mercredi 7 octobre 2015

Les femmes à Enampore [Par Karine]


Marie Joséphine est une femme très souriante avec une forte personnalité. Elle est née il y a 40 ans à Enampore d’une famille catholique. Avant la colonisation française, toute la communauté était animiste mais depuis le début du 20ème siècle, de nombreux habitants se sont convertis au catholicisme ou, plus récemment, à l’islam. Les animistes restent majoritaires mais les 3 communautés cohabitent sans conflit. Le mari de Marie Joséphine est également un enfant du village mais de confession musulmane et chacun pratique sa religion dans le respect de l'autre.

mardi 22 septembre 2015

L'enterrement Diola [par Victor]























Avec Karine et Ahmed cloués au lit par Ebola/paludisme/polio, nous sommes tenus, Oriane, Solen, Yanis et moi, de représenter la famille à la cérémonie. Tout commence par un pick-up en piteux état qui déboule dans la cour. Adrien nous ramasse, quelques kilomètres à parcourir les routes inondées en terre battue, au bord desquelles il récupère un certain nombre de passagers, à l’improviste. On passe par dans de petits chemins en sous-bois, et la rumeur monte. Nous sommes au milieu de l’après-midi. Le décès à eu lieu la veille au soir, la fête a commencé au matin.

 

Ce qu’il faut comprendre d’un enterrement Diola, c’est qu’il n’y a de commun avec un enterrement français que le nom. Pour le reste, ça ressemble plutôt à une fête. Mais là rien d’inhabituel, puisque comme dans la plupart des fêtes, les femmes dansent et les hommes boivent. Un vin omniprésent dans la région, la Sousete, fourni par pack de 6 briques en carton à la manière du lait bon marché, et dont le goût rappelle la Villageoise, ainsi qu’un étrange breuvage orange aux origines incertaines, et au vu de l’état de certains, la prudence est le mot d’ordre.



Au début, un peu égarés, nous essayons de nous fondre dans la masse en prenant des photos, ce qui s’avère parfaitement inutile puisque nous sommes les seuls blancs et que tout le monde nous dévisage (gentiment). Rapidement, Solen va vérifier ce qui se passe du côté des musiciens (des percussionnistes), puis Oriane se laisse entraîner dans la danse. Danse composée de piétinements et de secousses postérieures, au rythme zouk enrichi de tambours traditionnels. Les femmes sont pour la plupart munies de claquettes (sortes de claves), battent la mesure, et de temps à autre l’une d’elle se met à piétiner très vite, à pieds joints, statique, et la mesure accélère, ponctuée de cris de joie stridents, contribuant à la décharge émotionnelle générale. A entendre pendant longtemps, ça plonge dans une sorte de transe rappelant l’électro des boîtes de nuit. Comme c’est un enterrement de femme, on fait circuler un panier tressé représentant le travail de la femme (aux enterrements d’hommes, on fait plutôt passer des sagaies, ou des machettes). Et toutes dansent, de vingt à quatre-vingt ans, en traversant le cercle qu’elles composent. Les enfants n’y sont pas admis, à cause de la vue du corps, et du sacrifice.



Arrive donc un taureau encordé qui tente de s’enfuir, on l’immobilise rapidement, puis on pose des branchages sur son cou pour éviter d’arroser les invités. On l’égorge au milieu du cercle où peu avant, tout le monde dansait, créant une mare de sang sortant par giclées régulières des carotides du malheureux taureau. On en récupère, lui tranche la queue, et on le traîne dans le sable, aux trois quarts décapité et ensanglanté. Un sordide spectacle qui, à mon avis volontairement, contraste avec la scène suivante.

Le corps de la défunte arrive, drapé d’un linceul, surélevé par deux hommes sur un brancard végétal. Elle fait le tour du cercle, l’ambiance se fait plus solennelle, tout en restant gaie. On dépose du riz et du vin à côté d’elle en offrande. J’y vois comme un symbole, la volonté d’affirmer la supériorité de l’homme sur l’animal et la nature. On processionne vers la maison de la famille proche.


C’est là qu’Adrien nous ramène. Oriane a été convertie, elle veut se faire enterrer à la manière Diola, où il est vrai qu’à défaut de mouchoirs humides, de discours soporifiques, de condoléances et d’habits noirs, on préfère la couleur, la danse, le deuil par la communion de la joie, et non des larmes. Si ce n’est pour une personne, qui, toute la journée, a dissimulé tant bien que mal la tristesse d’avoir perdu sa maman derrière un appareil photo.